Cette semaine, j'ai vu deux artistes faire l'inverse l'un de l'autre.
Le premier abandonne. Xavier Vanlaere peignait bleu, on le reconnaissait à ça. Cet été, dans son atelier, le bleu avait presque quitté ses toiles. Il en survivait une bande, sur un fond de brun et de rouille. Il aurait pu garder ce bleu toute sa vie. On l'attendait là. Il l'a laissé partir.

Xavier Vanlaere- détail
Le second reprend. Youssef Nabil rejoue une composition peinte plus d'un siècle avant lui. Un dormeur, des fleurs qui tombent sur lui. Il ne s'en cache pas et il ne cherche pas à la moderniser. Il se met dedans.
Deux gestes contraires, et les deux m'ont convaincue. J'ai mis quelques jours à comprendre pourquoi.
Ce n'est pas le geste qui compte. C'est ce qu'il coûte.

Youssef Nabil, The Dream, self-portrait 1972. Collection particulière

Pierre Puvis de Chavannes, Le rêve 1883, Donation Etienne Moreau-Nélaton
Lâcher sa signature coûte un public. Reprendre ouvertement une image ancienne coûte l'illusion de l'avoir inventée seul. Dans les deux cas, l'artiste renonce à quelque chose qui le protégeait.
C'est à peu près la seule chose que je vérifie avant de suivre quelqu'un. Pas le style, pas la technique. Est-ce qu'il accepte de perdre quelque chose.
Ceux qui ne perdent jamais rien finissent par se répéter. Ça se voit assez vite. Ça se voit encore mieux dix ans après.
Voir tôt, c'est reconnaître ça avant les autres. Ce n'est pas un pari sur un nom. C'est un pari sur quelqu'un qui n'a pas fini de bouger.
L'exposition Youssef Nabil, « De rêver encore », est au musée d'Orsay jusqu'au 13 septembre.
Saliha, Avanvue
Si vous connaissez quelqu'un qui regarde l'art comme vous, transmettez-lui cette lettre.
This week I watched two artists do the opposite of each other.
The first is letting go. Xavier Vanlaere used to paint blue, that was how you knew his work. This summer, in his studio, the blue had almost left his canvases. One band of it survived, against brown and rust. He could have kept that blue his whole life. People expected it. He let it go.
The second is taking back up. Youssef Nabil restages a composition painted more than a century before him. A sleeping man, flowers falling on him. He does not hide it and he does not try to modernise it. He steps into it.
Two opposite moves, and both convinced me. It took me a few days to understand why.
It is not the move that counts. It is what it costs.
Letting go of your signature costs you an audience. Openly taking up an old image costs you the illusion that you invented it alone. In both cases the artist gives up something that was protecting him.
That is more or less the only thing I check before following someone. Not the style, not the technique. Whether he agrees to lose something.
The ones who never lose anything end up repeating themselves. You see it soon enough. You see it even better ten years later.
Seeing early means recognising that before other people do. It is not a bet on a name. It is a bet on someone who has not finished moving.
Youssef Nabil, "De rêver encore", is at the Musée d'Orsay until 13 September.
Saliha, Avanvue
If you know someone who looks at art the way you do, pass this letter on.